Gutave Moreau : une peinture unique en son genre

Pour passer des vacances cultivées, j’ai emprunté plein de magazines, dont un Dossier de l’Art sur Gustave Moreau. C’est un peintre que j’avais vaguement étudié en cours d’histoire de l’art, mais que finalement je connaissais peu. J’ai alors saisi cette occasion de découvrir un artiste surprenant, sur lequel il y aurait des milliers de pages à écrire…

Gustave Moreau a vécu à Paris de 1826 à 1898 et n’a quitté sa ville natale que pour un séjour de deux ans en Italie – la base ! tous les peintres célèbres ont séjourné en Italie depuis la Renaissance, car c’est là que se trouvent les racines de l’art moderne. S’il s’agit du seul voyage de notre ami Gustave, c’est néanmoins un voyage fructueux, puisque l’influence des grands maîtres italiens est bien visible dans son travail. Féru de figures religieuses, historiques et mythologiques, Gustave Moreau honore les plus nobles sujets et les réactualise à sa sauce, dans un univers absolument unique.

Autoportrait, 1850

Assimilé au courant symboliste, il évolue à une époque où le réalisme est à la mode, et il regrette ce qu’il considère comme un manque d’imagination de la part de ses contemporains. Il affirme ses convictions et son ambition de renouveler la peinture, l’emmener vers un prochain âge d’or tels que furent par exemple la Renaissance et certains courants du Moyen Âge. C’est en puisant dans ces sources d’inspirations qu’il crée son esthétique singulière, empreinte d’onirisme et de mysticisme. Une esthétique qui découle donc d’un amour de la tradition mêlé à une modernité volontaire.

L’apparition, 1876

Une profusion de détails, un dessin fluide, des couleurs subtiles, des éléments qui se superposent, vaporeux et parfois presque abstraits : voilà le cocktail Moreau qui attire le regard et fascine le spectateur. Sans oublier un orientalisme qui, en cette fin de XIXème siècle, fait rêver tout le monde. A l’image de l’art médiéval, le peintre n’a pas pour objectif de représenter les choses d’après nature, telles que les voient nos yeux. C’est le symbole, la signification, qui importent. Souvent, les commanditaires ont demandé une explication à ses oeuvres assurément énigmatiques, ce à quoi il répondait : « On sent l’art, on aime l’art, mais on n’en parle pas. » Ou plus précisément : « Le sens de cette peinture pour qui sait un peu lire dans une création plastique est claire est limpide. » Cette dernière citation concerne le tableau Jupiter et Sémélé, qui, effectivement, au-delà de sa beauté esthétique, suscite à juste titre beaucoup de questions…

Jupiter et Sémélé, 1894 – 1895

Je sais c’est un peu le waï : Jupiter c’est le grand sur le trône, et Sémélé la jeune femme sur ses genoux

J’ai donc, pour rigoler un peu (qu’est-ce qu’on se marre en histoire de l’art ! haha !), fait ma propre interprétation, que j’ai envie de partager avec vous pour me la péter un peu parce que je trouve qu’elle illustre bien la démarche symboliste. Ce tableau représente un mythe romain qui est le suivant : Sémélé est l’une des innombrables maîtresses de ce goujat de Jupiter (ou Zeus en grec, c’est pareil, de toute façon les Romains ils ont tout pompé aux Grecs !). L’épouse de ce dernier, Héra, pour se venger, incite Sémélé à demander à Zeus de voir sa forme divine. Très mauvais plan, puisque sa vraie forme, c’est la foudre… Et Sémélé meurt foudroyée, ou plutôt éblouie.

Voilà de quoi dispose le peintre. Comment va-t-il choisir de représenter ce mythe ? Il pourrait tout simplement montrer Sémélé brûlée par la foudre, et basta. Mais ce n’est pas le cas : pas la moindre trace de foudre. La « foudre » de Jupiter, c’est sa perfection divine, qu’aucun oeil mortel n’est en mesure de supporter. Dans le registre inférieur du tableau (= en bas), tout le monde se couvre les yeux. Seule Sémélé le regarde droit dans les yeux, et elle meurt en contemplant la beauté surhumaine de son amant. (C’est vachement bien comme mort, non ? J’aimerais bien mourir comme ça moi)

C’est évidemment une interprétation personnelle. L’art, c’est comme ça, c’est comme les commentaires de texte au lycée : chacun se le voit. Mais ce que je voulais expliquer, c’est que l’artiste ne se contente pas de représenter bêtement quelque chose, mais d’en montrer un sens caché, de rendre visible l’invisible. En d’autres termes, le tableau est déjà en lui-même une interprétation du mythe. (Je vous invite afin de mieux comprendre le concept à jeter un petit coup d’oeil à la page wikipédia du mouvement symboliste !) Pour ce qui est du reste de la composition, ça grouille de symboles et personnages connus qui dépassent largement les limites de ma culture. Mais c’est une caractéristique importante de la peinture de Gustave Moreau, qui adore tartiner son érudition en références picturales sur toutes ses oeuvres.

Oedipe et le Sphinx, 1864

Le vase à droite est une reproduction d’un vase antique déjà existant

Les Licornes, 1885 – 1890

D’inspiration médiévale (référence à la célèbre tapisserie La dame à la licorne qui date du XVIème siècle) : notez par exemple la position inclinée de la tête de la jeune fille en bleu, qu’on retrouve souvent dans les représentations médiévales…

La dame à la licorne (musée de Cluny, Paris), XVème – XVIème siècle

Et qui dit peinture particulière, dit personnage particulier. Gustave Moreau travaille sans relâche, enfermé dans son atelier. A l’image de son art, il vit bien loin du monde contemporain, et se consacre corps et âme à l’univers mystique qu’il a construit, à son oeuvre qu’il considère comme une mission. Il a même conçu lui-même le musée Gustave Moreau qui vient de rouvrir à Paris, dans la demeure où il a vécu. L’accrochage, le parcours, tout est fait selon la volonté de Moreau, au plus proche de ce qu’il a voulu pour réaliser pleinement le potentiel de son travail. La directrice actuelle du musée, Marie-Cécile Forest, affirme : « Je suis convaincue que la création du musée est la dernière oeuvre de l’artiste. » Un musée bien garni de pas moins de 25 000 pièces : peintures, dessins, gravures et même sculptures… De la main d’un type improbable à l’ambition démesurée, mais qu’il a le mérite d’avoir menée jusqu’au bout. Pour cela, bravo Gustave.

Source : Gustave Moreau, l’artiste et son musée, Dossier de l’art n°225, 2015

Couverture : Le triomphe d’Alexandre le Grand, 1875 – 1890

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